26 mars 2006
Dictature et oppositions : les enjeux de la liberté d’expression
Dictature et oppositions : les enjeux de la liberté d’expression
Moncef Marzouki a été invité à Genève le 30 mars à une journée organisée autour de la liberté d’expression dans notre pays . Sa contribution
Mesdames et Messieurs
Permettez moi d’abord de remercier le Pen club de Norvège et’’ l’Union Internationale des éditeurs’’ pour leur invitation à cette réunion sur la situation de la liberté d’expression en Tunisie.
Dans un tel lieu dévolu à la liberté de parler donc à la liberté de critiquer, on ne s’offusquera pas de me voir adopter un discours politiquement incorrect en la matière.
De part mon triple statut d’écrivain censuré, de militant des droits de l’homme réprimé et d’homme politique poursuivi , j’ai fini en un quart de siècle d’âpres combats, par acquérir une vision particulière de la question qui nous réunit aujourd’hui.
Laissez moi déplacer le projecteur un instant, de la problématique elle-même au discours qu’on tient sur elle.
Il est à la fois misérabiliste et simpliste.
Il est misérabiliste car il fait apparaître les journalistes, les écrivains, les hommes politiques et les militants des droits de l’homme tunisiens comme de pauvres victimes de cet ogre bête et méchant qu’est la dictature qui occupe policièrement notre pays depuis 1987. Les intéressés sont les premiers responsables de la construction de ce genre de discours puisqu’ils réagissent aux coups reçus (ce qui est bien normal dans un combat) en se plaignant à qui veut bien les entendre et en prenant à témoin le monde entier de ce qu’ils endurent.
La communauté ‘’ droit- homienne ‘’ internationale se précipite alors au secours des pauvres victimes, pleine de compassion démocratique, pour leur apporter soutien et réconfort.
Le discours est simpliste par son manichéisme .Le problème est présenté comme un combat entre les bons et les méchants, entre le bien et le mal. De plus on ne considère que le point et non la courbe.
Tous les rapports sur la liberté d’expression en Tunisie décrivent des instantanés et non un processus. Ces instantanés sont forcément des constats de violations qu’on entend mettre en lumière et fustiger. Mais quid de l’évolution du problème sur une période assez longue qui montrerait les tendances et la dynamique générale du système.
Peu d’observateurs étrangers et mêmes arabes sont conscients que nous avons fait déjà la moitié du chemin sur la voie de la démocratisation. Partout dans le monde arabe, les peuples ont arraché peu et prou la liberté d’expression et celle d’association, imposées de facto à des régimes en totale déconfiture car pris sous les feux croisés de la condamnation interne et externe. Aujourd’hui nos peuples partent à l’assaut de la liberté de changer leurs leaders chroniques. Une fois cette citadelle tombée, l’indépendance de la justice, ce quatrième pilier de la Démocratie suivra immanquablement.
Il faut donc savoir remettre toute question dans la dynamique du changement incessant et ne pas l’observer le nez collé à la vitre de l’instant.
*
Quelle alternative à ce discours de la facilité ?
Seule une analyse complexe permet de resituer à la problématique sa richesse et surtout son dynamisme créateur.
En ne considérant que la période qui s’étend de l’instauration de l’Etat policier jusqu’à à nos jours, on peut distinguer trois époques fondamentales dans notre tumultueuse histoire de la lutte pour cette liberté sans laquelle la démocratie ne serait que chimère.
La première s’étend de 1987 jusqu’en 1991. La dictature avance alors à pas feutrés, ménage encore les apparences, mais son étau, à la manière de la constriction du boa, se fait de plus en plus étouffant.
La seconde époque, qui s’étend de 1991 à 1996, voit la dictature passer à la vitesse supérieure. Un rouleau compresseur fait de répression, d’intimidation, de chantage et de manipulation détruit le peu de liberté de parole et de la liberté tout court dont la société disposait à date.
Deux instantanés restitueront l’ambiance de l’époque : le type de discours officiel et celui de la Ligue Tunisienne des droits de l’Homme (LTDH)
le journal gouvernemental, La Presse, égrène dans son style pompier les victoires quotidiennes du président omniprésent, omniscient, omnipotent .Il est sur tous les fronts : le don d’organes, les accidents de la route, les puits artésiens, la faim dans le monde, la désertification, les prêts aux paysans, le rattrapage scolaire. Il n’y a plus de gouvernement. Il est le gouvernement. Tout et le reste émanent de lui. Le catalogue des verbes utilisés par les mercenaires de la plume est très éloquent : le président se penche sur, ordonne, autorise, décrète , montre sa sollicitude à tous et à chacun. Partout ailleurs silence dans les rangs, doigts sur la couture, applaudissements vifs et nourris au signal.
C'est cette situation que la Ligue stigmatisa dans son communiqué du 26 juillet 1991 : « La grave dégradation de la presse s'est manifestée par la disparition de nombreux journaux
d’opinion et d'opposition, le règne du discours officiel à la radio et télévision, la généralisation de la censure préalable, l'interdiction des communiqués de la Ligue, l'explosion d'une presse spécialisée dans la diffamation, la désinformation, et la tromperie de l'opinion publique ». Ce constat va être repris par les journalistes et les intellectuels dans la déclaration des trois cents en décembre 1991. Il est toujours valable.
Durant cette période noire, nous n’avions pour diffuser les informations sur la torture que les cabines téléphoniques et les rares fax individuels.
Tout change à partir de 1996 avec l’irruption d’El jazira’’ et d’Internet. Nous sommes en plein dans cette période où l’ironie de l’histoire fait que c’est le pouvoir qui est privé d’expression, du moins d’expression audible qui ait le moindre impact. On ne dira jamais assez le rôle de cette révolution technologique dans la transformation du rapport de force entre le baîllonneur et le bâillonné.
Aujourd’hui le dictateur peut garder un Hammadi Jebali aux oubliettes depuis quinze ans, ou jeter un Mohamed Abbou en prison. Cela ne sert plus à rien. L’article d’ Abbou, pour lequel il a été envoyé derrière les barreaux, sera repris, dans un geste de défi non relevé, par des dizaines d’avocats et signé comme un texte commun. Le peuple s’informe et suit les débats politiques sur un bouquet de plus en plus riche de télévisions satellitaires arabes qui n’ont plus rien à envier aux media occidentaux. Il ne tarit pas de blagues sur le dictateur et ses familles aussi voraces qu’insatiables. La jeunesse s’est emparée de l’espace virtuel où le dictateur n’a plus que ses yeux pour pleurer et sa e- police pour un misérable combat d’infiltration et de sabotage. Malgré un art consommé de la fourberie, le dictateur figurera dés la fin des années quatre-vingt-dix sur la liste des dix premiers ennemis de la presse dans le monde, publiée annuellement par une association américaine spécialisée.
En détruisant la presse libre, le dictateur détruisait sans le savoir sa propre crédibilité. A force de vouloir tout contrôler, il a fini par ne plus maîtriser aucun vrai moyen de communication. Il a une télévision que presque personne ne regarde. Il a des journaux à sa dévotion que presque personne ne lit. Il fait écrire des livres à sa gloire par des mercenaires étrangers de la plume qui font rire tout le monde. Aujourd’hui, il peut dire ce qu’il veut. Personne ne l’écoute ou croit. L’impossibilité de communiquer, comme la peur, a changé de camp.
Alors qui est la vraie victime ? Je ne pousserai pas le bouchon jusqu’à proposer un comité de soutien pour le pauvre Ben Ali, si vaincu dans la bataille qu’il a livré à la parole libre.
Certes on ne peut toujours pas publier ce qu’on veut en Tunisie et la censure y est toujours aussi bête que féroce. Certes on y va toujours en prison pour crime de lèse –dictature.
Il n’en demeure pas moins que la parole libre n’y a jamais été aussi vigoureuse , qu’elle diffuse partout et s’approprie de nouveaux espaces non contrôlables, qu’il s’agisse d’Internet des chaînes satellitaires ou de Radio- trottoir.
Jetons maintenant le regard de la complexité, et si possible de la finesse, sur les ‘’victimes’’, à savoir les hommes et les femmes de courage et de conviction qui se sont mobilisé pour la bataille et payé pour cela le prix fort sur le plan professionnel et personnel.
En observant de très près le microcosme fait de journalistes, de politiques et d’associatifs et en le pratiquant assez longtemps, on déchante assez vite. Pire, on ne peut se défendre contre un vague sentiment d’inquiétude.
Le milieu est complexe, subtil et difficile. On y trouve de tout. On y côtoie les personnes les plus intéressantes et les plus désintéressées comme les aigrefins les plus opportunistes et potentiellement les plus dangereux. Le milieu n’est pas tendre pour les siens. On surveille jalousement la côte des uns et des autres en matière d’influence ou de médiatisation. Tout le monde complote peu ou prou contre tout le monde. La zizanie est, avec l’aversion pour le dictateur, le plus grand dénominateur commun. Les journaux électroniques, les forums sur Internet, les diverse prises de position montrent parfois une violence verbale et une intolérance dont la parenté avec celles du pouvoir saute aux yeux.
Freud a eu cette parole terrible ‘’ on ne combat jamais un ennemi longtemps sans finir par lui ressembler’’
Ce serait mal interpréter ces propos si on y voyait l’ombre d’une condamnation. Il y a belle lurette que je me suis convaincu que tout cela relève de la normalité de l’humain et de l’universalité du fait politique. Qui plus est, je ne m’extrais nullement du lot de cette faune querelleuse déchirée en permanence entre intérêts et idéaux, entre vieux réflexes et nouveaux comportements. Si j’insiste sur cette dimension occultée, c’est à la fois par souci de compréhension d’un enjeu qui me dépasse et par la même par désir de mieux le servir. Je laisserai à mes chers collègues et néanmoins amis le soin de persifler qu’en fait c’est pour mieux s’en servir. Pour comprendre la permanence et l’âpreté d’un conflit structurel entre le pouvoir et les oppositions, et au sein de celles-ci, il faut revenir aux enjeux premiers et aux évidences refoulées.
Rappelons-nous que l’objectif réel de la liberté d’expression est le contrôle des cœurs et des esprits afin d’orienter la société dans la direction qui cadre le plus avec nos conceptions collectives et nos intérêts particuliers…préalable absolu pour conquérir le pouvoir politique et / ou le conserver.
Ce contrôle passe par une double action antagoniste : le voilement et le dévoilement.
Afin de pérenniser son pouvoir absolu, le dictateur tunisien ne peut plus tromper personne sur la nature des parodies électorales qu’il organise régulièrement. Par contre il doit protéger par tous les moyens le secret le plus absolu autour de trois types de dossiers : l’étendue de sa corruption et celle de ses familles, l’étendue de sa répression, notamment de la torture et autres crimes contre l’humain, l’étendue de sa soumission à l’étranger et de sa collusion avec l’Etat sioniste, bien plus ancienne que sa dernière invitation au boucher de Sabra, Chatilla et Jénine. D’une façon toute aussi impérative, il doit montrer de lui-même et de son régime le visage de la modernité, de la stabilité et d’une démocratie en marche lente, prudente, mais irréversible.
Pour les oppositions, enfourchant le combat pour les droits de l’homme, il s’agit au contraire de monter tout ce que le dictateur essaie de cacher. Mais il leur faut à leur tour, tout en dévoilant au peuple leurs intentions et programmes, cacher ce qui se passe dans leurs propres coulisses comme les rivalités féroces, les ostracismes croisés ou les collusions suspectes.
Dans tout ce jeu complexe et compliqué, le principal enjeu, à savoir la population, est tenue pour quantité négligeable par presque tous. Dans les deux camps, on parle d’elle, on parle pour elle, mais on ne l’écoute pas et on ne lui parle pas …ou à peine ...ou en faisant semblant. Aussi la liberté des principaux intéressés semble se réduire au choix entre les discours nécessairement manipulateurs des uns et des autres. N’ayant droit à la parole ni sur Internet, ni sur les plateaux télévisés, la population n’a que son silence méprisant et la fameuse ‘’ Nokta’’ ou blague, qui, du Golfe à l’Atlantique, est aujourd’hui son seul espace d’expression libre, anonyme et jubilatoire.
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En adoptant le discours de la complexité et de la dynamique comme moyen de comprendre et de désigner notre problème, nous nous installons forcément au cœur de la prospective. Nos trois époques vont forcément induire une quatrième, qui induira une cinquième etc. Nos acteurs, vont forcément continuer leur jeu de conquête/ conservation par le recherche obsessionnelle du contrôle du marché de l’imaginaire et du symbolique.
Essayons, au risque de nous faire ridiculiser par le futur, de prédire comment va se prolonger le conflit actuel.
Incapable de vraies réformes qui précipiteraient sa fin, le dictateur, expert en répression soft et en grossières falsifications, va très vraisemblablement continuer ses dérisoires combats contre toutes les libertés. Il faut donc s’attendre à d’autres Abbou, voire même à d’autres Zouheir Yahyaoui, véritable martyr de ce combat tunisien pour la liberté de parole.
Cela retardera le processus mais ne l’arrêtera pas. La volonté, pour ne pas dire l’entêtement d’un groupe d’hommes coincés au sommet de l’Etat (Qui partout ailleurs hors du monde arabe, seraient derrière les verrous pour crimes de droits commun), ne sauraient l’emporter longtemps sur la volonté d’un peuple, les exigences de la politique internationale et la mutation technologique.
Ceci étant dit, les combattants qui se sentent en phase avec l’histoire, ne devraient pas chanter victoire trop tôt. Ils sont déjà dans la quatrième phase et elle s’avèrera de loin la plus difficile.
Que vaut une liberté sans impact ? Peut-on dire que ceux qui accèdent aux télévisons satellitaires et ceux qui n’ont qu’un blog sur Internet, ont la même liberté d’expression ? Les naïfs et les puristes diront oui puisque l’expression de l’opinion n’est ni entravée, ni punie. Mais la liberté d’expression n’est pas une fin en elle-même mais un moyen de dévoilement – voilement permettant une bonne ou une mauvaise gestion du pouvoir politique. Que pèsera donc liberté, si chèrement arrachée à la dictature politique , devant la dictature économique et ses médias concentrés et orientés? Pour étouffer nos voix, cette dictature là n’aura pas besoin de nous envoyer en prison. Il lui suffira de nous laisser crier aussi librement que nous voulons dans nos tracts et nos espaces clos.
Voilà le véritable défi du futur pour tous les démocrates et pas seulement tunisiens.
Justement parlons en de ces Tunisiens qui se battent pour la liberté tout en se la refusant les uns aux autres. Enfants de la famille patriarcale, sujets de l’Etat totalitaire, nous sommes par la force des choses des autodidactes de la Démocratie. L’apprentissage en sera long et douloureux .Le paradoxe est qu’elle sera un jour installée par des demi- démocrates , des quart de démocrates ou des démocrates contraints et forcés. Nous ne devons pas nous voiler les yeux et accepter dès maintenant que certains d’entre nous se mettront à brûler ce qu’ils ont adoré. L’histoire récente de notre pays et du monde ne manque pas d’exemples éloquents.
C’est en ayant présent à l’esprit ce risque, que nous pourrons lui faire face.
Voilà messieurs dames les quelques réflexions pessi- optimistes qui me servent aujourd’hui de balises pour cerner une problématique dont je découvre fasciné chaque jour un nouvel aspect et une nouvelle dimension .
J’espère qu’elles permettront de faire avancer le débat pour que les mots nous guérissent des maux dont nous accable la dictature et dont les souffrances sont d’autant plus intolérables qu’elles sont inutiles.
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Paris le 27-3-2005
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